Pensée n°7 – La création et les subtilités d’un monde

La fin d’un manuscrit, c’est l’occasion de fêter la liberté, n’est-ce pas ? (Non ? Même pas un petit peu. Oh… Ok.) Parfois, c’est le début d’un nouveau cycle créatif. Pour une fois, je voulais revenir sur quelques réflexions et tout ce que j’ai appris à chaque nouvelle étape de la rédaction. Et, pour éviter à mon cerveau de surchauffer, j’ai voulu pendant un mois partager ces pensées.

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La création d’un monde (le worldbuilding en anglais) est pour moi l’un des processus de création les plus amusants et difficiles à réaliser. C’est jouer au peintre, au chercheur, à l’historien, au géographe et à tout un tas d’experts à la fois. C’est tester les limites de son monde et en questionner les fondements.

C’est une phase si ardue que j’ai eu tendance à la réserver au tout dernier moment, celui qui précède le début de l’écriture. Parfois même, j’attends l’écriture pour poser les règles au fur et à mesure. C’est peut-être une bonne stratégie si on est capable d’éviter l’écroulement de la logique d’un univers, mais à force d’essais et d’échecs, je me suis rendue compte que s’interroger à mi-chemin n’était pas la meilleure approche à adopter.

Du coup, je tente à présent de me poser les bonnes questions avant de démarrer la phase d’écriture et, quand j’y réfléchis enfin, j’essaie ne pas oublier que créer un monde, c’est trouver le bon équilibre entre :

  • La taille et l’étendue de la mythologie

Il y a le conseil de la page unique : les règles de sa mythologie ne doivent pas dépasser une page. Mais, parfois, vous avez besoin de plus. Une petite bible pour accompagner votre synopsis (ou votre absence de synopsis d’ailleurs). Il peut s’agir d’un catalogue de détails ou d’une liste de règles majeures sans lesquelles le monde ne fonctionnerait pas.

Parfois, les détails sont importants. On peut s’amuser à les éparpiller un peu partout. Mais trop de détails tue le détail et, par conséquent, fait perdre du temps. Personnellement, je pense qu’il est bon d’avoir les piliers de son monde bien en tête sans se perdre dans des longueurs, pour éviter de retarder la phase d’écriture. Après, à chacun de voir ce qu’essentiel signifie. Une, deux, cinq, dix pages. Une centaine est déjà trop, non ?

  • La connaissance des basiques

Plus ou moins, tout ce que l’on voit. Nourriture, vêtements/mode, monnaie, transport… et pleins d’autres éléments que j’oublie.

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  • Les limites géographiques

Construire une carte peut être une bonne façon de visualiser son monde, si il repose sur un lieu qui n’existe pas. C’est s’aventurer à travers ses territoires, ses limites, traverser ses frontières pour voir ce qui se cache de l’autre côté. C’est aussi penser aux distances, aux dimensions, aux reliefs qui jalonnent le monde. Cela permet aussi d’envisager les chemins disponibles pour les voyages des personnages. Et tout ça mène à…

  • L’atmosphère palpable et le ton du livre

Les couleurs dominantes, l’architecture, la météo… sont autant d’éléments qui permettent d’ajouter du relief à l’atmosphère voulue. La taille du monde peut favoriser la création d’un sentiment d’enfermement ou de liberté. Les jeux de lumière aussi. Tout cela donne un ton à l’histoire. Gotham ou Basin City sont des villes très différentes d’Emerald City par exemple.

  • Un monde vivant, qui laisse les personnages vivre et l’intrigue se développer

Le monde se construit sur des règles physiques immuables, avec une technologie particulière (ou pas) par exemple. Quelque part, il doit mettre en valeur les personnages sans les écraser. Il doit les accompagner, sans prendre le dessus ou devenir essentiel à la survie de l’intrigue. On plante un décor, un contexte, mais on ne mène pas l’histoire avec le monde. Ce n’est pas lui qui pousse l’intrigue, c’est elle qui s’en sert. Pour autant, le monde n’a pas non plus besoin d’être rigide au point de sembler fragile comme du carton. Il doit être vivant et dynamique, respirer au fil des pages. Le monde construit par Christelle Dabos dans Les Fiancés de l’Hiver et Les Disparus de Clairedelune est un magnifique exemple de décor (et d’objets) si vibrant qu’il est à lui seul un personnage. J’ai beaucoup de respect pour les auteurs capables de telles merveilles.

Un monde, c’est peut-être aussi une écologie particulière, une faune et une flore différentes.

  • L’importance de la culture et la connaissance de la société

Les limites d’un univers sont aussi posées par la connaissance de la société dans laquelle les personnages évoluent. La justice. La politique. L’économie. La place du savoir, des sciences, la pluralité des disciplines, etc. Quel est le système judiciaire ? Comment sont appliquées les lois ? Quelles règles régissent les relations entre les individus ? Y a-t-il une hiérarchie ? Des strates de population ? Qu’est-ce qui fait de nous un membre de la société ? Quel type de gouvernement a-t-on ? Comment fonctionne l’économie ? Par l’échange ? Quels genres de crimes sont commis ? Y a-t-il une/des religions ? Sur quelles croyances (ou absence de croyances) se base la vision du monde ? Quel est le rôle de l’art ? De la culture ? La société repose-t-elle sur des valeurs particulières ?

  • Le respect de la diversité

En ce sens, si les populations, les croyances, les cultures décrites dans ce nouveau monde s’inspirent de cultures, d’ethnies, de croyances, etc. qui existent, il faut faire attention à ce qu’implique un tel univers. En piochant dans la réalité, il est bon d’aiguiser sa vigilance. S’inspirer de la réalité, c’est faire preuve de respect et faire ses recherches. Il faut respecter les cultures dont on s’inspire, connaitre et comprendre leur histoire, chercher à appréhender toutes leurs dimensions. Rien n’est jamais unidimensionnel. Un comportement ne définit pas un groupe. Notre point de vue n’est pas forcément le meilleur. Il faut apprendre à faire un travail de distance et un travail de proximité, pour ne pas tomber dans l’ethnocentrisme. L’absence de considération peut être blessante.

  • Le mystère

Tout déballer au début (ou n’importe où d’ailleurs) n’est pas forcément le meilleur moyen de faire découvrir notre monde. Mesurer la révélation des détails, des règles, des particularités d’un monde, c’est créer une part de mystère. En connaître davantage que le lecteur peut créer une dynamique différente.

  • La genèse du monde

Les évènements qui ont mené à la naissance du monde sont pertinents, parce qu’ils permettent de donner un contexte aux évènements du présent. Pourquoi une société est telle qu’elle nous apparaît aujourd’hui ? En quoi son histoire a-t-elle eu une influence sur ce qu’elle est devenue ? L’origine d’une institution est aussi importante que l’institution elle-même. (Cela vaut aussi pour le passé des personnages d’ailleurs.) L’histoire d’un monde nous en apprend beaucoup sur les relations entre les groupes qui le composent, la géographie des territoires, etc. En général, quand je commence vraiment à travailler sur un univers, je passe beaucoup de temps sur ce passé : une fois l’image globale du monde en tête, j’ai besoin d’aller dans le détail, de savoir et comprendre exactement comment les évènements se sont déroulés pour que la situation bascule à celle que nous découvrons en démarrant le roman.

  • Des recherches, la construction de logiques et des choses inventées ancrées dans la réalité

Créer un monde, c’est s’intéresser à des détails ou des pans entiers d’une discipline, d’une culture, d’un mode de fonctionnement d’une société ou d’une machine. Peu importe le monde dans lequel se déroule une histoire, qu’il soit réel ou imaginaire, il faut apprendre et faire ses recherches. (Parfois, je dois avouer que je n’ai pas l’impression d’en faire assez.) C’est en comprenant ce qui existe qu’il est possible de déterminer comment bien structurer nos idées. Connaître le fonctionnement des choses dans la réalité permet de fournir des explications logiques pour décrire le fonctionnement des éléments qui composent notre monde :

  • la logique cachée derrière des comportements – prise de décision, relations sociales (liens de parenté, etc.), etc.

  • la logique de certains mécanismes scientifiques et autres – technologies, transports… d’autres structures qui existent dans le monde réel, etc.

  • la logique de la description de certains lieux – une maison, un marché, etc.

  • la logique…

On peut ensuite inventer et étirer les concepts pour créer de nouvelles technologies, machines, façons de gouverner… Dans tous les cas, ces liens avec la réalité permettent de ne pas perdre le lecteur. Cela lui offre un repaire, même si le monde est fait de détails et de complexités.

Enfin, au fil des manuscrits, j’ai appris qu’il ne fallait pas trop se mettre la pression quand on s’applique à créer un univers. Selon les projets, il m’arrive de privilégier certains points au détriment d’autres. J’ai compris comment être flexible en fonction des besoins de l’intrigue.

Pour le moment, l’étendue de mon expérience avec la création d’un monde s’arrête là. Je crois. Cette pensée sera sans doute étoffée avec le temps. Je l’espère.

En attendant, dites-moi, de quoi tenez-vous compte pour construire vos mondes, qu’ils soient ancrés dans la réalité ou inventés ?

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