Pensée n°16 – Articuler, discuter, converser… comment bien équilibrer ses dialogues ?

La fin d’un manuscrit, c’est l’occasion de fêter la liberté, n’est-ce pas ? (Non ? Même pas un petit peu. Oh… Ok.) Parfois, c’est le début d’un nouveau cycle créatif. Pour une fois, je voulais revenir sur quelques réflexions et tout ce que j’ai appris à chaque nouvelle étape de la rédaction. Et, pour éviter à mon cerveau de surchauffer, j’ai voulu pendant un mois partager ces pensées.

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dialogues_16

J’adore écrire des dialogues. C’est amusant et passionnant. Un brin formateur et très compliqué. Ecrire des dialogues est un exercice difficile quand on veut qu’ils fonctionnent.

Dans un roman, avec un nombre de mots limités, tout doit compter pour faire avancer l’intrigue. Les descriptions, la caractérisation des personnages et les évènements qui s’enchainent. Toutes les scènes doivent être essentielles à la compréhension de l’histoire sans paraître superflues (ce qui, je dois bien l’avouer, est hyper difficile à réaliser.)

Du coup, même les dialogues ont leur rôle à jouer dans le développement d’un récit, en ce qu’ils :

  • fournissent des informations importantes et
  • reflètent la personnalité des différents personnages, tout en explorant les relations qui les unissent

Ils en sont déjà capables parce qu’ils doivent être construits autour d’un problème dont la résolution (ou la non résolution) va faire avancer l’histoire, changer la dynamique entre les personnage, etc. Un dialogue où deux personnages se saluent poliment n’a pas grand intérêt. Il faut une réelle tension, une interrogation, un but ultérieur. Pourquoi deux personnages discutent-ils ? L’un interroge-t-il l’autre sur son secret ? L’autre refuse-t-il de répondre ? Pourquoi cacherait-il quelque chose ? A la fin, le personnage qui se questionne a-t-il obtenu ce qu’il voulait ?

Le dialogue doit être prétexte au moment dramatique. A une tension des opposés. Il met en avant des avis qui divergent, fait progresser la relation entre les personnages, apparaît comme un instant propice à la révélation. C’est un moyen de subtilement partager des informations importantes et de les éparpiller comme des indices. Et pour y arriver, le dialogue doit donner une impression de réel, par sa fluidité et son contenu.

Comment ?

D’abord, le dialogue s’ancre dans un contexte. Un décor. Une situation.

Deux personnages ne peuvent pas simplement se mettre à parler dans un espace qui n’est jamais décrit. Notre imagination est fertile. Sans indications scéniques, elle nous mène partout et n’importe où. Souvent, sans détail, on aura l’impression que nos personnages évoluent dans le vide. C’est impossible, comme il est impossible que plusieurs personnages s’entretiennent sans rien faire. Sans bouger le corps, les mains, les sourcils. Sans moduler leur expression, sans s’agiter pour se rendre utiles ou se préparer un thé. Un dialogue ne doit pas arriver sans contexte, s’enchainer sur plusieurs lignes avant de donner une indication sur qui est mis en scène et où.

Le dialogue vit dans l’espace où il a lieu, mais aussi dans son époque. On fera donc attention à employer les termes liés à la bonne période. Un vocabulaire était peut-être utilisé à l’époque Victorienne qui n’existe plus aujourd’hui. Les individus avaient peut-être aussi tendance à s’interpeller et à se parler différemment : quels étaient les codes de parole ? Si nous inventons un monde, peut-être existe-t-il un vocabulaire ou des expressions particulières ?

Aussi, le dialogue entretient sa fluidité et son rythme en jouant avec différents procédés.

La taille des phrases – du simple mot pour un effet punchy au long paragraphe pour donner l’impression qu’un personnage s’essouffle ou se dépêche. J’aime la succession de phrases courtes : en plus d’un rythme soutenu, la succession de phrases (très) courtes peut donner une impression de confrontation, d’échange tendu ou participer à un effet comique.

L’utilisation de la ponctuation – c’est probablement l’élément le plus délicat à manier, parce qu’il détermine les temps d’arrêt, les instants d’hésitation, la logique du texte, et donc favorise sa fluidité et l’émotion qui s’en dégage.

Le choix des mots – le dialogue doit donner une impression de réel, sans pour autant la mimer. J’aime bien ce conseil, parce qu’il souligne exactement en quoi les discussions que nous avons ou que nous entendons doivent être différentes de celles d’un roman. Les dialogues doivent avoir un style. Certains sont kick-ass, d’autres inoubliables ; d’autres sont si uniques que l’on est parfois sûr qu’ils peuvent êtres crédibles dans ce contexte, sans jamais pouvoir se souvenir quand quelqu’un s’est exprimé ainsi.

L’espacement des verbes de parole – En France, j’ai l’impression que l’on utilise beaucoup de verbes de parole. Pourtant, de nombreux auteurs anglo-saxons (pour l’instant, j’avoue ne pas avoir rencontré cette préoccupation en France, peut-être ai-je tord !) préfèrent ne pas utiliser une multitude de verbes de parole. Pour eux, le dit-il suffit. C’est notamment le cas de Stephen King. Je suis en partie d’accord avec ce conseil. D’un côté, il est clair que si notre dialogue est assez animé, avec des descriptions qui reflètent les sentiments des personnages, les verbes de parole sont superflus. Nous aurons tout fait pour savoir qui parle. D’un autre côté, je ne dirai pas de ne pas en utiliser. Je trouve encore qu’ils apportent une certaine nuance à un texte. (Un jour, je changerai peut-être d’avis.)

Le changement abrupt – quand une phrase est coupée en plein milieu, qu’un personnage est interrompu dans sa tirade ou qu’il change complètement de sujet, cela peut servir de moteur au suspens et faire qu’un lecteur s’interroge. Cela peut nous permettre de mettre davantage un conflit en avant. On peut donc s’amuser avec la patience et la curiosité du lecteur.

(peut-être y a-t-il d’autres techniques que je ne connais pas encore)

Ces procédés comme une utilisation raisonnable de la description font du dialogue un bon moyen de retranscrire les émotions des personnages.

Un bégaiement de crainte, une hésitation de surprise, une interrogation. Retranscrire des émotions nous donne autant à voir sur les personnages que sur leur état d’esprit : on comprend ce qui les effraie, les surprend, les excite. Que pense un personnage entre deux affirmations ? Comment réagit-il au silence ? L’utilisation maitrisée des points d’exclamation, de suspension, des tirets ou de la gestuelle des personnages, etc. nous place au coeur des réactions des personnages. Par exemple, jouer avec les pauses peut favoriser la tension narrative, recentrer la curiosité et l’attachement du lecteur à une situation.

En relation avec ce point, le dialogue donne une idée des personnages. Il est révélateur de caractère et de relations.

Le dialogue met en scène les personnages pour mieux apprendre à les connaître. Ont-ils des tics de paroles ? Des mots préférés ? Des expressions dont ils ne peuvent pas se passer ? Leur vocabulaire est-il limité ? Ou riche ? Font-ils une économie de mots ? Ou posent-ils trop de questions ? Un certain vocabulaire et un niveau de langue permettent aussi d’avoir une idée sur un milieu socio-économique. Les thèmes abordés par un personnage nous renseignent sur son accès au savoir, à la culture, etc.

Un dialogue est révélateur de caractère et de personnalité : comment un personnage réagit-il face à une confrontation ? Comment essaie-t-il d’arriver à ses fins ? Comment tente-t-il de convaincre ? D’effrayer ? De dominer une situation ?

L’interaction entre deux (ou plusieurs) personnages nous en apprend beaucoup sur ce qui les unit ou les oppose. Y a-t-il une tension permanente ? Comment évolue leur relation ? Y a-t-il un effet de hiérarchie, de pouvoir ou de dominance entre les deux ? Parle-t-on de la même façon à son frère, sa sœur, ses parents, ses amis ou ses ennemis ? Non. Le dialogue nous montre comment il y a opposition, comment se construisent confiance, intimité ou distance.

Mais, le dialogue n’offense pas.

Il faut faire attention à qui sont nos personnages et au monde dans lequel ils évoluent. Ils ont sans doute des tics de parole et des accents que nous imaginons, mais en aucun cas l’utilisation de ces derniers ne doit tomber dans le caricatural, l’outrance et le déplacé.

Il y a quelques mois, j’ai lu un livre qui m’a beaucoup perturbé en ce sens. Dans l’histoire, située à une période quelque peu éloignée de la nôtre, un personnage était censé venir d’un autre pays que la France. C’était une lecture désagréable. Les dialogues étaient tellement parsemés de moments déplacés, offensifs et blessants pour le personnage que j’ai encore du mal à digérer cette lecture. Son accent était souligné à outrance, les phrases coupées et hachées tellement présentes que, et c’est peut-être un ressenti très personnel, j’ai vraiment eu la sensation que ce personnage était moqué à chaque fois qu’il ouvrait la bouche.

Il y a des manières de ne pas exagérer des façons de s’exprimer, des manières qui n’impliquent pas la dégradation d’un personnage, d’un pays, d’une culture ou d’une ethnie dont il est issu.

Finalement, selon moi, un bon dialogue doit être à la fois utile et plaisant à lire. Il doit fournir des informations sur un contexte (lieu, période), des personnages et leurs relations et permettre de faire avancer l’intrigue (révélation, courtes explications, conflit et solution), tout en répondant à des règles de construction auxquelles il faut être attentif. Il ne doit pas se perdre dans des explications évidentes ou être un catalogue d’informations.

Globalement, je dirais qu’il faut se poser cinq grandes lignes de questions :

  • En quoi mon dialogue fait-il avancer l’histoire ? Est-il vecteur de tension ? Quel problème est mis en avant ? Trouve-t-il une résolution ? Laquelle ?

  • Qui sont les personnages qui discutent ? Peut-on tous les identifier et les différencier ?

  • Quels liens (relations) les unissent-ils ? Qu’est-ce qui les opposent ?

  • Où s’entretiennent-ils ? Sont-ils en mouvement dans la scène ?

  • Dans le dialogue, tout est-il vraiment nécessaire à sa compréhension ?

Enfin, pour tester un dialogue, une technique qui revient souvent est sa lecture à voix haute. C’est un excellent exercice pour voir ce qui ne va pas, quand ça bloque, quand ça sonne vraiment très faux. Donc à nous de nous mettre dans la peau de nos personnages… pour mimer les intonations, l’enchainement des mots et l’utilisation de la ponctuation pour détecter les faux pas, les longueurs ou l’absence de logique.

Et vous ? Comment construisez-vous un dialogue ? Y a-t-il des tests que vous effectuez ? Des règles particulières que vous suivez ?

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