Pensée n°27 – Dans un roman, pourquoi dit-on qu’il faut « tuer nos chéries » ?

La fin d’un manuscrit, c’est l’occasion de fêter la liberté, n’est-ce pas ? (Non ? Même pas un petit peu. Oh… Ok.) Parfois, c’est le début d’un nouveau cycle créatif. Pour une fois, je voulais revenir sur quelques réflexions et tout ce que j’ai appris à chaque nouvelle étape de la rédaction. Et, pour éviter à mon cerveau de surchauffer, j’ai voulu pendant un mois partager ces pensées.

*

darlings_27

Vous avez sans doute déjà entendu ou lu quelque part l’expression « kill your darlings » ou, en français, « tuez vos chéries ». C’est une expression qui a notamment été reprise par William Faulkner, puis Stephen King. Dans Ecriture, mémoire d’un métier, ce dernier nous dit :

« Tuez vos chéries, tuez vos chéries, même quand cela fend votre petit cœur égocentrique de scribouillard, tuez vos chéries ! »

ou encore :

« Essayez tout et n’importe quel fichu machin, aussi ennuyeusement normal ou scandaleux qu’il soit. Si ça marche, parfait. Sinon, balancez-le. Balancez-le même si vous l’aimez. Sir Arthur Quiller-Couch a dit un jour : ‘Assassinez vos chéries.’ Il avait raison. »

Et, en effet, l’expression « assassinez vos chéries » (et non pas « tuez vos chéries ») vient de Sir Arthur Quiller-Couch, dans le chapitre 12 intitulé On Style de On the Art of Writing, une retranscription de cours qu’il a donnés à l’Université de Cambridge entre 1913 et 1914. Dans cet essai, il se pose la question du style – qu’est-ce que le style ou, plutôt, qu’est-ce que le style n’est pas ? Il esquisse une première réponse en déclarant :

« Style, for example, is not – can never be – extraneous Ornament. […] Whenever you feel an impulse to perpetrate a piece of exceptionally fine writing, obey it – whole-heartedly – and delete it before sending your manuscript to press. Murder your darlings. » (paragraphe 6)

ce qui donne, plus ou moins, en français :

« Le style, par exemple, n’est pas – ne peut jamais être – un Ornement superflu. […] Quand vous ressentez le besoin soudain de produire un texte d’une qualité littéraire exceptionnelle, obéissez à cette envie – de tout votre cœur – et effacez-le avant d’envoyer votre manuscrit à un éditeur. Assassinez vos chéries. »

Oui, et alors ?

J’y arrive.

D’abord, qu’est-ce que « nos chéries » ?

Nos chéries, ou darlings, sont définies comme tout ce qui nous est… eh bien… cher. Dans un texte, il s’agit des phrases, des mots, des paragraphes, des dialogues qui nous semblent tellement magnifiques et si incroyablement bien écrits que nous avons du mal à nous en séparer. D’une manière générale, nous pouvons voir plus grand et envisager nos chéries comme des scènes, des moments, des idées, des personnages que nous aimons tout particulièrement.

Ce sont souvent les parties de notre roman que nous préférons le plus, celles pour lesquelles il a été difficile de contenir le poète qui sommeille en nous. Celles qui ne font pas vraiment avancer le récit.

Et, la plupart du temps, on conseille de s’en débarrasser.

Que signifie donc « assassiner nos chéries » ?

Assassiner nos chéries est une façon brutale de dire qu’il faut couper, effacer, supprimer les morceaux de texte qui ne servent pas à la compréhension ou au développement de l’histoire. C’est le coup de hache qui tranche la mauvaise plus belle herbe qui nous empêche d’aller à l’essentiel dans un projet. C’est ce que j’ai le plus de difficulté à faire au cours de l’écriture et pendant les phases de relecture/réécriture.

(Bon, j’y arrive vraiment cette fois.)

Pourquoi dit-on qu’il faut « tuer nos chéries » ?

Parce que, comme je l’ai dit plus haut, nos chéries, bien qu’incroyables au point de nous convaincre que nous avons produit une réplique culte ou un instant qui deviendra emblématique, ne font pas avancer l’intrigue. Et, dans le cas où nous souhaitons arriver à un nombre de mots raisonnables et soulagé le lecteur de lourdeurs, il faut « tuer nos chéries ».

La lourdeur d’un texte peut être à la fois due à la complexité des chéries – des métaphores difficiles à comprendre qui s’enchainent, une abondance de descriptions poétiques, des points d’intrigue compliqués et sans fondement, etc. – et leur nombre – une répétition de nos expressions préférées ou de procédés stylistiques que nous aimons utiliser, etc. A force de complexité et de répétitions, nous risquons de perdre le lecteur : si il se déconnecte de l’histoire, nous perdons notre pari.

Dans On Style, Sir Arthur Quiller-Couch expose un paradoxe qui résonne tout à fait avec cette idée. En parlant du style, il prétend qu’il doit être à la fois personnel/individuel et dénué de toute trace de personnalité, pour être le plus scientifique et impersonnel qui soit. Techniquement, le style doit être capable de toucher avec « aisance, grâce, précision » les émotions des individus ou les mener à réfléchir. Du coup, il faut pouvoir être précis et divertissant, tout en restant éloigné des fioritures, pour ne pas écarter le lecteur de l’objectif de l’histoire. Le lecteur est prioritaire face à nos caprices d’écrivain.

Se débarrasser de nos chéries est donc un moyen d’alléger nos textes pour le plaisir du lecteur. On écrit mieux, on est plus concis et clair dans nos idées, pour le laisser apprécier et comprendre sa lecture. C’est moins de mots pour plus d’effets. On pourra par exemple supprimer :

  • des personnages qui n’ont pas de but précis ou qui ne servent pas à faire avancer l’histoire,

  • des jeux de mots qui étouffent la compréhension ou le rythme de l’histoire (métaphores et figures de style en tout genre),

  • des scènes (paragraphes, chapitres, dialogues, etc.) qui ne sont pas vecteurs de conflit ou nécessaires à la mise en œuvre de résolutions/révélations – des scènes qui ne sont pas utiles pour faire avancer l’histoire dans la bonne direction,

  • des intrigues parallèles qui n’aident en rien la compréhension de l’intrigue principale,

  • des détails qui noient le rythme dans une exposition trop longue, des explications trop indigestes sur le monde ou le passé des personnages…

Pour l’instant, ce sont les seules chéries auxquelles je pense. Et honnêtement, je ne crois pas encore être au stade de pouvoir « kill my darlings » de manière effective. Je les retiens parfois égoïstement. Je me soigne. Promis. Parce que je sais qu’il faut apprendre à se détacher de ses écrits préférés, ne serait-ce que pour améliorer son écriture, son arc narratif et ses personnages. Parfois, j’imagine aussi que toutes nos chéries ne sont pas à supprimer. Parfois, quand elles fonctionnent sans briser le rythme, ne donnent-elles pas un peu de relief à un texte ?

Et vous ? Connaissez-vous l’expression « kill your darlings » ? Quel est votre avis sur la question ?

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s