Pensée n°29 – Les aléas du point de vue et autres problèmes de narration

La fin d’un manuscrit, c’est l’occasion de fêter la liberté, n’est-ce pas ? (Non ? Même pas un petit peu. Oh… Ok.) Parfois, c’est le début d’un nouveau cycle créatif. Pour une fois, je voulais revenir sur quelques réflexions et tout ce que j’ai appris à chaque nouvelle étape de la rédaction. Et, pour éviter à mon cerveau de surchauffer, j’ai voulu pendant un mois partager ces pensées.

*

pointdevue_29

Comment choisir le point de vue à adopter dans un roman ? Jusqu’à présent, ce n’était pas vraiment une question qui me posait problème. Une idée me percutait à un moment donné et je me lançais avec elle après quelques scènes test. Je crois que mon processus fonctionnait un peu comme ça :

  1. Si une idée venait sous la forme d’un personnage, le « je » l’emportait.

  2. Si une idée émergeait avec une scène, la confrontation entre deux ou plus de personnages ou à partir d’un concept, etc., je m’engageais avec le « il/elle ».

Vous l’avez compris. Mon système était très, très mauvais.

Tout de même, pour compléter ma réflexion, je prenais le temps de me questionner sur le point de vue. Pour voir si mon premier choix fonctionnait et correspondait à la façon dont je voulais raconter l’histoire. Pendant la phase test, je ne rencontrais pas de problèmes particuliers. Aucune résistance. Le point de vue se choisissait en quelque sorte tout seul, en fonction du ressenti qui naissait avec le type d’idée. C’était instinctif, presque naturel, dès la première page du manuscrit.

Ok.

Sauf que…

Petit retour en arrière.

Pour cette pensée, je me suis replongée dans un souvenir. Un moment qui a suivi la fin d’un manuscrit écrit à la première personne. Une histoire née d’un personnage, qui a ensuite été étoffée autour d’un monde beaucoup plus complexe et des personnages aussi intéressants que le personnage principal. C’est un manuscrit que j’ai abandonné pendant des mois avant de le retrouver pour la réécriture. Mais, c’est à la suite de plusieurs réécritures que j’ai eu la sensation que quelque chose manquait. Que quelque chose n’allait pas. Et, bien que j’avais passé du temps à planifier, réfléchir, tester mes idées, ma conclusion m’a déstabilisé : le problème devait être lié au choix du point de vue.

Oui, j’avais envie de raconter l’histoire d’un personnage, de le suivre et de le découvrir. Pourtant, plus je me perdais dans l’action et le développement de l’intrigue, plus j’avais la sensation que le monde ne serait que plus riche et son histoire plus complète si j’impliquais des scènes avec d’autres personnages et où, donc, le personnage principal serait absent.

Du coup, je me suis demandée pourquoi, alors que j’avais passé beaucoup de temps à préparer la phase d’écriture, je n’avais pas remarqué ce problème. Pourquoi n’avais-je pas anticipé la manière dont l’histoire pouvait se développer ?

Puis, j’ai trouvé. Ma réflexion était nourrie par tout ce que je croyais savoir sur le point de vue. Un savoir qui, en grande partie, était erroné.

Je ne faisais aucune différence entre point de vue et statut du narrateur.

Le point de vue nous oblige à réfléchir à la personne qui décrit l’histoire et sous quel angle. Il en existe trois :

  • le point de vue interne – tout est décrit par le personnage,

  • le point de vue externe – tout est décrit par un narrateur objectif et extérieur à l’histoire, qui ignore tout des pensées/sentiments/etc. des personnages,

  • le point de vue omniscient (ou zéro) – le narrateur peut tout décrire car il voit et connaît tout des personnages, de leurs actions à leurs émotions

Le statut du narrateur nous force à nous demander qui raconte l’histoire. C’est à ce stade où l’on se pose la question du « je » ou du « il ». On distingue deux statuts :

  • le narrateur homodiégétique – c’est un personnage de l’histoire qui raconte le récit, le récit est donc à la première personne,

  • le narrateur hétérodiégétique – le narrateur est extérieur à l’histoire, le récit est donc raconté à la troisième personne

Avant de déchiffrer comment ces nuances se combinaient,

Je confondais point de vue et choix du pronom personnel à adopter.

J’ai fini par comprendre que le point de vue à adopter n’était pas forcément lié au choix du pronom. J’étais persuadée qu’un point de vue interne signifiait obligatoirement une narration à la première personne. Finalement, j’ai réévalué mes connaissances et je suis arrivée à une toute autre conclusion :

  • narration à la première personne –> point de vue interne

  • narration à la troisième personne –> point de vue interne, externe ou omniscient

  • narration à la deuxième personne –> point de vue interne ou externe

Par exemple, dans une narration à la deuxième personne, le récit donne le pouvoir à un narrateur interne ou externe à l’histoire qui interpelle le lecteur, qui peut finir par se confondre avec le personnage principal. Je pense ici à Half Bad de Sally Green.

Aussi, la combinaison troisième personne/point de vue interne a secoué mes certitudes. Avec l’utilisation de la troisième personne, un narrateur est tout de même capable de suivre l’histoire d’un personnage à travers son regard, son ouïe, son expérience… en se limitant essentiellement à ce que sait ce personnage, mais pas seulement. C’est une façon de conserver les avantages d’une narration à la première personne – l’effet d’intimité et de proximité avec le personnage – tout en proposant une façon simple de changer de point de vue, pour passer par exemple à un point de vue externe ou omniscient. Je crois que c’est en quelque sorte ce qu’on appelle en anglais le « third-person limited omniscient ».

Pourtant, une fois le choix du point de vue réalisé à la lumière de ces clarifications, je n’ai pas pu éviter un autre problème.

Je prenais pour acquis mon utilisation et ma maitrise des points de vue.

J’en ai pris conscience avec un projet différent de celui dont je parlais au début de cette pensée, une histoire rédigée à la troisième personne cette fois.

Dans ce récit, l’intervention de tous mes personnages est mal équilibrée. En voulant être partout à la fois, j’ai tendance à valser de pensées en pensées, d’une tête à une autre, d’un personnage à un autre, dans une même scène, voire un même paragraphe, sans mettre en évidence de transition claire. Il se dégage alors de la lecture du manuscrit une impression de confusion extrême qui empêche parfois de savoir qui parle. Trop de changement d’angles pour raconter l’histoire donne le vertige. C’est ce qu’on appelle le « head-hopping », c’est-à-dire un changement brutal et désorganisé de points de vue qui nous place tantôt dans la tête d’un personnage, tantôt dans une autre. La narration menée à la troisième personne n’est donc pas complètement objective, mais se sert de la façon dont les personnages s’expriment pour décrire les évènements.

Le « head-hopping » est donc différent du point de vue omniscient : en point de vue omniscient, c’est le narrateur qui décrit les évènements, et même s’il connaît les pensées et les émotions des personnages, il ne décrit jamais ces évènements comme le personnage le ferait – le narrateur n’utilisera pas les mots des personnages pour décrire ce qu’il leur arrive.

Le « head-hopping » n’est pas non plus une alternance des points de vue. Il est possible d’adopter et de changer successivement de points de vue dans une même histoire, mais le « head-hopping » désigne un manque de maitrise des transitions entre les points de vue des différents personnages. Cela ne signifie pas qu’il ne puisse pas exister différents personnages dans une même histoire, avec une alternance de points de vue interne par exemple. Cela signifie simplement qu’il faut bien maitriser les points de vue omniscient et interne pour savoir quand notre narration risque de devenir trop floue.

Du moins, c’est ce que je sais pour l’instant.

Le « head-hopping » est un problème qui a récemment été porté à mon attention. Du coup, j’y travaille encore et je reviendrai sans doute sur ce point quand j’aurais toutes les solutions pour l’éviter.

*

Lorsqu’on s’arrête une seconde pour réfléchir à la variabilité des points de vue et à tout ce qu’ils impliquent, on s’aperçoit qu’ils ne sont pas si simples à appréhender. Adopter le bon point de vue est une question de particularité – de l’histoire que l’on veut raconter (et comment : vue globale ou limitée au personnage), du genre dans lequel elle s’inscrit, des sentiments que l’on veut transmettre pendant la lecture (proximité, distance, etc.) – et de subtilités – choix du statut du narrateur, connaissance du « head-hopping », etc.

Mais c’est aussi, et peut-être avant tout, une question de maitrise. Un choix et une technique qui ne sont pas si naturels que ça à adopter.

A suivre…

Et vous ? Avant, pendant ou après l’écriture, quels sont les problèmes de point de vue auxquels vous avez déjà dû faire face ?

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